Mais au delà de ce mauvais karma ambiant qui commençait à auréoler ma journée, je savais pertinemment bien que j'allais mettre les pieds dans la cour des miracles des festivals belges. Des filles à moustaches, des bonshommes de boue, des crêtes pourpres qui frétillent au son du breakcore,...tout ça dans un amas d'excréments hallucinogènes. Fear and loathing!
Et bien en fait, non! J'ai été assez scié par l'efficacité de l'organisation. Quinze minutes montre en main pour échanger mon précieux sésame agrémenté d'une dizaine d'euros pour me faire décorer le poignet du laisser passer pour une journée entière; dix minutes de plus pour trouver une clairière et installer notre bivouac. Fluidité, propreté,... Organisation quand tu nous tiens!
Premier groupe sur mon programme: Wash Out Test. Un gentil groupe de ska-punk west coast bien festif. Efficace et énervé juste ce qu'il faut et s'addonant à merveille au jeu de la cover improbable de Queen, risquée mais parfaitement maitrisée. Voilà qui me fait rester et rater Stuck In The Sound.
Premier temps mort. Rien de bien excitant jusque 18h, sieste du guerrier pour pouvoir assurer toute la soirée et toute la nuit. Je m'écroule dans ma tente sous les doux chants hargneux et alcoolisés de mes voisins de chambrée.
Réveil sur les chapeaux de roues, The Experimental Tropic Blues Band joue dans quelques instants. Ce qui est bien quand on part avec un gros a priori sur les « petits » groupes belges, c'est qu'on en ressort toujours gagnant. Soit en sachant qu'on avait raison de les snober jusque là, soit heureux de s'être fait retourner les oreilles violemment. Et c'est clairement ce qui s'est passé... Sur scène, deux connards majestueux, un frimeur qui joue au dandy distingué et une gueule de vicelard à la grosse voix de violeur d'enfants, dans le rôle des bluesmen déglingués et survoltés. De la cocaïne dans le whisky, la Louissianne passée à la râpe à fromage. Un set plus chargé sexuellement que Led Zep'. Pompon à poil sur scène. Un jack de guitare dans le cul. Une vraie explosion stoogienne. Le set terminé, j'ai plus qu'à me tirer de là et de m'asseoir sur mes esgourdes.
Remué, je file chez les Naïves New Beaters qui me font redescendre aussi sec! Une bande de branleurs consternants, suceur de hype au faux accent anglais à couper à la hache. Le nouveau boys band millésimé 2009. Je résiste... deux titres et je fuis.
J'ai plus qu'à attendre Bob Log III. Ça déménageait sec dans la petite maison dans la prairie. Costume doré direct from the Blue Oyster Bar, casque d'aviateur greffé sur la tête, une guitare plus vieille que Johnny Cash, deux pieds qui battent la mesure et voilà un hologramme cosmonaute de John Fogerty qui chante les zinzins de l'espace à la place de l'Iguane. Bob Log chante la poésie quotidienne, les nanas et l'alcool, dans un country blues décapant. Je rate malgré moi le final, deux paires de fesses sur les genoux de bon papa « Bob » qui durcit... le ton, mais je ne dois manquer sous aucun prétexte le prochain groupe qui passe au Club Circuit.
The Horrors et leur « Primarry Colours » que j'écoute en boucle en ce moment. J'attends, impatient, en me disant qu'ils ont intérêt à assurer parce qu'en ce moment, Crystal Castles me passe en dessous du nez. Et à cet instant précis, débarque une bande de freaks nonchalants, affreux épouvantails que Siouxie n'aurait pu renier comme étant les pires de ses déjections. De Robert Smith jusqu'aux Rasmus en passant par Brian Molko, ces gars là regroupaient les pires tares esthétiques de la musique populaire des vingt dernières années. Une bande de crétins coincés, des post-ados perturbés et immatures, incapables d'assurer leur propre balance son. Ils ne pouvaient pas avoir pondu cet album parfait, ce son totalement aboutit. Merci papa Geoff (Barrow des Portishead, à la production)! Et pourtant, ils maitrisent leurs chansons, si bien qu'ils ont rejoué l'album note pour note ce soir là. Un mal pour un bien, ou inversement, c'est selon. Au lieu de profiter d'une relecture « live », on a profité d'une hifi grandeur nature. Trop lisse mais tellement puisant.
A la fin du concert, il me reste deux heures à tuer avant Aphex « God » Twin accompagné de Florian Hecker. Je voyage entre les différentes scènes. 5 Elements Of Hip Hop nous offre un aperçu encyclopédique de la culture hip hop, Jamie Lidell représentait la branche funk de chez Warp, Soldout portait haut l'étendard de l'electro-pop et Mr Vegas & The Thugz Band tissait une toile aux couleurs de la Jamaïque au dessus du public, pour le protéger de la pluie.
Minuit, l'heure du crime mais les bourreaux sont en retard. Une petite dizaine de minutes plus tard, ils prennent place , derrière un mur de matériel, enceintes, etc. Le public encaisse un set alternant boucles hypnotiques dansantes et pure folie expérimentale faite d'éclaboussures sonores et de coups de fouets auditifs. Une pluie de grêles sur les tympans. Une expérience totale vu la configuration du son, en dolby surround. Un bain de mercure grésillant noie le public sous les yeux des deux sorciers fous pendant une heure trente environs. L'égarement est général sur la plaine de la Last Arena.
Lessivé, j'ai erré plus d'une heure avant de me faire achever par Missil qui m'a broyé les rotules à coups de bpm (c'était ça ou se faire plomber la cervelle chez Venetian Snares). Une sauterelle sur un bâton de dynamite. Énergique derrière ses platines, elle à décapité la foule qui sursautait comme une poule sans tête, avec un set détonnant, éclectique et érudit.
Sur la fin, mon esprit divague et la fatigue accroche son enclume sous mes paupières, je voudrais m'endormir sur place, à même le sol comme si j'étais dans mon divan. Et c'est définitivement ce qu'est le festival de Dour, un festival où l'on se sent chez soi.
